« Dans le contexte actuel, exploiter une plateforme de cette envergure n’est plus viable financièrement. » Dans la soirée du 17 novembre 2025, les cofondateurs de DappRadar, Skirmantas Januskas et Dragos Dunica, ont annoncé sur les réseaux sociaux qu’ils allaient progressivement fermer la plateforme d’analyse de données qui a servi l’industrie pendant près de huit ans.
Suite à cette annonce, le token de l’écosystème RADAR a chuté de 38 %, tombant aux alentours de 0,00072 $. Le retrait de ce produit emblématique, né à l’époque de CryptoKitties, met en lumière les difficultés de rentabilité généralisées auxquelles sont confrontés les fournisseurs d’infrastructures blockchain.
01 Sept ans : De référence sectorielle à vestige d’une époque
L’ascension et le déclin de DappRadar reflètent l’évolution globale de l’industrie blockchain. Lancée en 2018 lors du boom CryptoKitties, cette plateforme lituanienne de données est rapidement devenue une source d’information incontournable pour l’écosystème crypto.
Skirmantas Januskas, cofondateur, est originaire de Lituanie. Contrairement à de nombreux leaders du secteur qui multiplient les casquettes, il s’est consacré exclusivement à DappRadar depuis février 2018.
Son associé Dragos Dunica a auparavant travaillé dans les opérations chez le géant américain du jeu vidéo EA. Après le lancement de DappRadar, lui aussi s’est dédié entièrement à la plateforme.
Au sommet de son activité, DappRadar surveillait plus de 50 réseaux blockchain, couvrant la DeFi, les NFT, le gaming et d’autres secteurs. Son modèle propriétaire d’évaluation de l’activité des dApps a établi une nouvelle norme dans l’industrie.
Ses données étaient régulièrement citées par CoinDesk et les médias chinois du Web3, mais aussi par des médias généralistes tels que Bloomberg, Forbes et la BBC.
02 Difficultés financières : Forte valeur, faible appétence à payer
La crise financière de DappRadar révèle un défi partagé dans l’analyse de données blockchain. Alors que le marché mondial des exchanges crypto a atteint 27 milliards de dollars en 2024, les services d’analyse n’en captent moins de 1 %.
Les principales sources de revenus de la plateforme ont subi une double pression. Les services API premium pouvaient coûter jusqu’à 12 000 $ par an, tandis que des concurrents comme Alchemy et Moralis proposaient des offres similaires gratuitement.
Les revenus publicitaires ont été durement touchés par la volatilité du marché, avec une baisse de 62 % au troisième trimestre 2025 par rapport au trimestre précédent.
Parallèlement, les coûts d’exploitation ont explosé. Le nombre de blockchains a dépassé 200, faisant grimper de 300 % les coûts de collecte et de nettoyage des données—ce qui a fini par faire s’effondrer le modèle économique.
Sur le plan technique, les forks fréquents des chaînes ont réduit la précision des données à 88 %, tandis que les problèmes d’interopérabilité cross-chain ont augmenté les coûts de développement de 45 %.
03 Historique du financement : Soutenu par des investisseurs majeurs
DappRadar a longtemps bénéficié de la confiance d’investisseurs de premier plan. En septembre 2019, la société a levé 2,23 millions de dollars lors d’un tour de financement d’amorçage.
Parmi les investisseurs figuraient Naspers, Blockchain Ventures et Angel Invest Berlin. À noter que Naspers, conglomérat médiatique sud-africain, s’est illustré en acquérant 46,5 % de Tencent pour 32 millions de dollars en 2001.
Plus tard, en mai 2021, DappRadar a réalisé une levée de fonds de 4,94 millions de dollars en série A, soutenue par Blockchain.com Ventures, Prosus Ventures et NordicNinja VC.
Après le tour de table de 2019, Skirmantas affichait une confiance forte dans le secteur, estimant que si l’expérience utilisateur et les besoins étaient pris en compte, « les applications centralisées deviendraient obsolètes ».
04 Pression concurrentielle : L’expertise devenue handicap
Si l’on devait identifier la cause principale du déclin de DappRadar, ce serait son orientation trop crypto-native au détriment de la commercialisation.
Au cours des deux dernières années, DappRadar est devenu le seul acteur à couvrir tous les segments de niche du Web3—mais le problème, c’est qu’il s’est trop focalisé sur ces niches.
Cette spécialisation poussée fournissait un contenu de qualité aux médias comme Bloomberg et Forbes, mais manquait de valeur commerciale.
Avant l’essor de plateformes spécialisées telles que Nansen, Arkham et DefiLlama, DappRadar était quasiment la porte d’entrée de toutes les dApps.
Cependant, avec l’intensification de la concurrence, l’avantage distinctif de DappRadar s’est estompé. Sa couverture DeFi ne rivalisait plus avec DefiLlama, ses informations sur les tokens étaient en retrait par rapport à CMC (CoinMarketCap), et sa profondeur d’analyse inférieure à celle de Bankless.
05 Chute du token : Incertitude pour les détenteurs de RADAR
Après la levée de fonds de 2021, DappRadar a tenté de se repositionner en plateforme d’analyse décentralisée, lançant le token de gouvernance RADAR et constituant une DAO.
Mais cette initiative n’a pas permis de résoudre les problèmes fondamentaux. Hormis l’abonnement aux services Pro, le staking et le vote, RADAR offrait peu de cas d’usage convaincants—et bloquait la source de revenus la plus lucrative de la plateforme, l’abonnement premium.
À l’annonce de la fermeture, le cours de RADAR a immédiatement plongé de 30 % à 38 %.
Actuellement, l’offre en circulation de RADAR s’élève à 210 millions, dont 65 % alloués à la communauté et 35 % verrouillés pour l’équipe et les investisseurs.
DappRadar a précisé que des mises à jour concernant la DAO et le token seraient communiquées ultérieurement. Techniquement, le token fait face à trois scénarios : disparition totale, conversion en actifs restants, ou transformation en projet communautaire.
06 Réflexion sectorielle : Le dilemme du bien public de l’infrastructure
L’histoire de DappRadar invite à une réflexion sur les modèles économiques des infrastructures blockchain. Ces projets sont souvent confrontés au « dilemme du bien public » : leurs services génèrent des externalités positives fortes, mais il est difficile de les monétiser directement auprès des utilisateurs finaux.
Quelques réussites existent, comme Infura, qui monétise via des services aux entreprises, ou The Graph, qui pérennise ses opérations grâce aux incitations des indexeurs.
Les analystes recommandent aux projets d’infrastructure de : concevoir des offres segmentées (version gratuite de base + premium payant), explorer la valorisation des données (par exemple, pour entraîner des modèles IA), et établir des relations de financement durables avec les fondations des blockchains publiques.
La fermeture de DappRadar est un avertissement : sans modèle économique autofinancé dès le départ, même les données les plus fiables ne suffisent pas à éviter une lente extinction.
07 Perspectives : Lacunes du marché et alternatives
Le retrait de DappRadar laisse un vide majeur dans l’analyse de données blockchain. Parmi les concurrents actuels, Chainalysis se concentre sur la conformité, Nansen sur le suivi des flux intelligents, et Dune Analytics sur les tableaux de bord personnalisés—mais aucun n’offre une vue transversale complète.
Des projets émergents comme Space & Time cherchent à résoudre la vérification des données grâce aux preuves à divulgation nulle de connaissance, mais ils ne sont pas encore prêts pour la production.
Fabric Ventures souligne que la prochaine génération de plateformes d’analyse devra surmonter trois défis techniques : le traitement en temps réel de flux de données à 100 000 TPS, la vérification de la cohérence des données cross-chain, et la réduction de la latence des requêtes à l’échelle de la milliseconde.
Certaines équipes travaillent déjà sur des solutions « fork » de DappRadar, mais il reste à voir si elles sauront résoudre le problème fondamental de rentabilité.
Perspectives
Au 18 novembre, les tokens RADAR sont toujours échangés sur Gate et d’autres plateformes, mais leur cours a chuté de plus de 38 % par rapport à la veille. En 2019, le fondateur affirmait avec conviction que « les applications centralisées deviendraient obsolètes », sans imaginer que sa propre plateforme deviendrait victime de la transformation du secteur.
Le cas DappRadar rappelle clairement qu’à l’heure où l’industrie passe d’une croissance effrénée à une gestion rationnelle, l’innovation technologique doit impérativement s’accompagner d’une vision business pour survivre aux cycles à venir.


