Nous faisons face à un paradoxe qui définit notre époque : nous avons désespérément besoin de forces puissantes pour faire progresser la société—qu’il s’agisse de progrès technologique, économique ou culturel—mais nous craignons profondément ce qui se passe lorsque une seule force devient trop puissante. Cette tension entre progrès et sécurité n’est pas nouvelle, mais la dynamique a fondamentalement changé. Au 21e siècle, les mécanismes traditionnels qui maintenaient la distribution du pouvoir échouent, et nous devons concevoir délibérément ce que j’appelle une solution « symbiotique » : un cadre où plusieurs centres de pouvoir non seulement coexistent, mais se renforcent mutuellement par une contrainte réciproque.
La signification symbiotique de cette approche ne réside pas dans l’imposition de faiblesse, mais dans l’architecture de systèmes où une capacité concentrée sert des intérêts distribués. Cela dépasse la simple théorie politique—c’est une stratégie de survie pour préserver l’autonomie humaine à une époque de changement technologique exponentiel.
Les Trois Pouvoirs que Nous Craignons, et Pourquoi Nous Avons Besoin d’Eux
Notre malaise face au pouvoir concentré se cristallise généralement autour de trois entités distinctes : le gouvernement, les entreprises et les masses organisées que nous appelons parfois « la foule ».
Nous reconnaissons que les gouvernements maintiennent l’infrastructure de la civilisation—les tribunaux, la police, l’état de droit—mais nous reculons devant leur capacité de coercition. Les gouvernements exercent un type de pouvoir que nul PDG ou activiste ne peut égaler : la capacité d’emprisonner, d’interdire, de réorganiser des sociétés entières. C’est précisément pourquoi la théorie politique, depuis des siècles, s’est attaquée à ce que les chercheurs appellent « apprivoiser le Léviathan »—bénéficier de la protection de l’État tout en empêchant la tyrannie.
De même, nous dépendons des entreprises pour l’innovation, l’efficacité et les produits qui améliorent la vie quotidienne. Pourtant, à mesure que les marchés se consolident, nous observons des sociétés modeler la culture, manipuler le comportement par des designs addictifs, et déformer les gouvernements dans leur intérêt. Le schéma se répète : les premières industries prospèrent grâce à l’enthousiasme des utilisateurs (les jeux vidéo étaient autrefois une question de plaisir et de réussite ; la crypto a commencé avec de véritables idéaux libertariens), puis pivotent progressivement vers une extraction maximale. Les entreprises de jeux vidéo passent de l’engagement à des « mécaniques de machine à sous ». Les marchés de prédiction évoluent de « l’amélioration de la prise de décision collective » vers l’optimisation des paris sportifs.
Le troisième pilier concerne la société civile—le secteur non gouvernemental, à but non lucratif, où l’action collective se manifeste. Nous célébrons les institutions indépendantes, Wikipédia, la philanthropie de proximité. Pourtant, nous avons aussi été témoins de justice populaire, de purges culturelles, et de coordinations spontanées autour d’objectifs destructeurs. La version idéale met en avant « des institutions diverses excellant dans leurs domaines » ; la réalité montre souvent des mouvements monolithiques poursuivant une seule agenda.
Chaque force apporte une valeur authentique. Chacune pose un danger réel.
Le Problème des Économies d’Échelle : Pourquoi les Gagnants Prennent Tout
Le problème central est mathématique. Les économies d’échelle signifient que si l’entité A dispose de deux fois plus de ressources que l’entité B, elle peut réaliser plus que le double du progrès—et réinvestir ses profits pour s’étendre davantage. D’ici l’année suivante, les ressources de l’entité A pourraient être 2,02 fois celles de B. Avec le temps, cet avantage se compound vers le monopole.
Pendant la majeure partie de l’histoire humaine, deux forces empêchaient cette descente vers une hiérarchie permanente. Premièrement, les diseconomies d’échelle : les grandes organisations souffrent de coûts de coordination, de conflits internes et de friction géographique. Un gouvernement massif peinait à administrer des territoires éloignés ; une grande entreprise ne pouvait pas exécuter plus vite que ses concurrents plus petits.
Deuxièmement, les effets de diffusion : les idées se propagent par la mobilité du travail, l’ingénierie inverse et le commerce. Les régions sous-développées pouvaient rattraper leur retard grâce à l’accès à la technologie. L’espionnage industriel était rampant mais efficace. La « tortue » était constamment tirée vers le « guépard ».
Ce équilibre a changé. La technologie moderne élimine bon nombre de diseconomies d’échelle—l’automatisation gère la coordination, l’infrastructure cloud supprime la géographie, les systèmes propriétaires verrouillent la concurrence. Par ailleurs, la diffusion s’est affaiblie : on peut lire comment quelque chose fonctionne sans pouvoir modifier un logiciel fermé ; on peut observer mais pas reproduire des modèles commerciaux propriétaires.
Résultat : l’écart entre leaders et suiveurs ne se contente pas de persister—il s’accélère.
La Solution Symbiotique : La Diffusion Forcée
Si la concentration est le problème, alors promouvoir délibérément la diffusion devient la solution. Les gouvernements expérimentent déjà cela, parfois de manière non systématique :
Diffusion au niveau politique :
La standardisation obligatoire de l’USB-C par l’UE affaiblit directement « le verrouillage par l’écosystème propriétaire »
Les interdictions américaines d’accords de non-concurrence obligent le transfert de connaissances des employés vers les concurrents
Les licences copyleft (GPL) garantissent que les œuvres dérivées restent ouvertes, empêchant la privatisation de logiciels à but public
Mécanismes de marché :
Une « taxe sur le degré de propriété » (inspirée par les mécanismes d’ajustement des frontières carbone) pourrait imposer des taxes plus élevées sur les produits propriétaires et zéro taxe sur les contributions open source
Les « taxes Harberger » sur la propriété intellectuelle pourraient inciter les entreprises à utiliser réellement leur propriété plutôt qu’à la garder en réserve
Diffusion technologique :
L’approche la plus élégante consiste en ce que Cory Doctorow nomme « interopérabilité adversariale »—concevoir des produits qui fonctionnent avec des plateformes existantes sans permission. Exemples :
Des clients alternatifs pour les réseaux sociaux permettant aux utilisateurs de publier, lire et filtrer le contenu indépendamment
Des échanges décentralisés qui évitent les points de congestion financiers centralisés
Des extensions de navigateur qui suppriment le contenu généré par IA sur les plateformes
Une grande partie de la valeur extraite de Web2 se produit à l’interface. En créant des interfaces alternatives qui interopèrent avec les réseaux existants, les utilisateurs accèdent à la valeur du réseau sans permettre l’extraction de rente par la plateforme.
Sci-Hub illustre ce principe : il a démocratisé de force la connaissance académique et a mesurablement modifié l’équilibre du pouvoir en faveur des chercheurs et des nations en développement.
Polycentrisme et Différence Collaborative
Simplement diffuser la technologie ne suffit pas si chaque entité dispersée poursuit des objectifs identiques. Glen Weyl et Audrey Tang proposent de faciliter « la collaboration entre différences »—permettant à des groupes aux valeurs différentes de coordonner sans fusionner en blocs monolithiques.
Cela diffère subtilement des arguments traditionnels sur la diversité. L’objectif n’est pas la représentation ; c’est l’exploitation des bénéfices de coordination à grande échelle tout en empêchant ces grands groupes de devenir des entités monomaniaques. Pensez à la façon dont les communautés open source restent compétitives face aux géants technologiques centralisés, malgré des ressources moindres—parce que leur structure distribuée crée une résilience que les organisations centralisées ne peuvent égaler.
D/acc : Rendre un Monde Fragmenté Plus Sûr
La décentralisation crée ses propres risques. À mesure que la technologie progresse, davantage d’entités possèdent des armes de destruction massive. Dans un monde fragmenté avec une mauvaise coordination, quelqu’un finit par utiliser une telle arme. Certains soutiennent que concentrer le pouvoir (créer un hégémon benevolent) est le seul mécanisme de sécurité.
L’Accélérationnisme Défensif (D/acc) propose une alternative : développer des technologies défensives qui évoluent avec les offensives, et les distribuer ouvertement à tous. Si chacun peut se défendre, personne n’a besoin de se soumettre à un protecteur puissant. La sécurité devient possible sans centralisation.
Lido d’Ethereum : Une Étude de Cas Symbiotique
Le cadre théorique gagne en clarté grâce à une mise en œuvre concrète. Le protocole de staking liquide d’Ethereum, Lido, gère environ 24 % de l’ETH staké du réseau—une concentration énorme. Pourtant, le niveau d’inquiétude de la communauté est bien inférieur à celui suscité par une plateforme centralisée détenant un pouvoir équivalent.
Pourquoi ? Parce que Lido incarne la signification symbiotique de la décentralisation :
En interne, Lido est une DAO avec une dizaine d’opérateurs de nœuds—aucun point de contrôle unique
La gouvernance duale donne aux stakers ETH un droit de veto sur les décisions majeures
Le protocole est open source ; ses concurrents peuvent le forker et l’améliorer
Lido détient un pouvoir significatif sans exercer de contrôle hégémonique. Ce n’est pas une capitulation passive du pouvoir aux utilisateurs, ni une prise de pouvoir par des insiders. C’est un système conçu où la capacité se concentre mais le contrôle reste distribué. C’est cela que signifie une structure symbiotique en pratique.
La communauté Ethereum a judicieusement affirmé que, même avec ces garanties, Lido ne doit jamais contrôler la totalité de l’ETH staké. L’objectif n’est pas l’impuissance ; c’est d’empêcher qu’une seule entité devienne « un levier de concentration du pouvoir ».
La Dimension Morale : Droits Sans Hégémonie
La philosophie politique classique offre un faux choix. La morale de l’esclavage dit : vous n’avez pas le droit de devenir puissant. La morale de la hiérarchie dit : vous devez devenir puissant. Les deux supposent que pouvoir et domination sont équivalents.
Une morale pluraliste propose plutôt : vous avez le droit d’impacter le monde, mais pas d’exercer une domination sur les autres. Cela réconcilie deux siècles de débats entre « droits d’autonomisation » (le droit de développer ses capacités) et « droits de contrôle » (le pouvoir de gouverner les choix d’autrui).
Pour atteindre cet équilibre, deux voies doivent fonctionner en concert :
Diffusion externe : disperser les moyens de pouvoir pour qu’aucune entité ne monopolise la capacité
Conception interne : structurer les systèmes—comme Lido—pour que la capacité concentrée ne se traduise pas en contrôle concentré
Certains domaines rendent cela facile. Peu de personnes s’opposent à la dominance de l’anglais dans la publication académique, car l’anglais est un bien public ; personne ne le contrôle. Les protocoles ouverts comme TCP/IP ne rencontrent pas de résistance politique parce qu’ils sont véritablement neutres.
D’autres domaines—où l’intention spécifique à l’application compte—restent difficiles. Un système de justice décentralisé semble attrayant jusqu’à ce qu’il faille une décision rapide et coordonnée. Un système de défense IA décentralisé pourrait perdre face à une attaque coordonnée. Maintenir une structure symbiotique tout en conservant la capacité d’action décisive demeure le problème central non résolu pour les systèmes pluralistes.
La Structure Profonde
Ce cadre ressemble structurellement à l’analyse de Thomas Piketty sur la concentration de la richesse (lorsque le rendement du capital dépasse la croissance économique, l’inégalité s’accroît indéfiniment), mais avec une différence cruciale. Plutôt que de taxer la richesse, nous ciblons les sources en amont : les moyens de production eux-mêmes.
Cette approche aborde plus directement le « noyau dangereux » de la concentration—la combinaison d’une capacité de croissance extrême et d’exclusivité—et pourrait même améliorer l’efficacité globale en démocratisant l’accès aux outils productifs. Plus important encore, elle agit contre toutes les formes de concentration de pouvoir (corporatif, gouvernemental ou en réseaux émergents), alors que les taxes sur la richesse seules ne peuvent pas limiter les gouvernements autoritaires ni empêcher la formation de nouveaux monopoles.
« Promouvoir de force la diffusion technologique par une stratégie coordonnée de décentralisation mondiale » revient à dire à toutes les parties : croissez avec nous et partagez les technologies clés à un rythme raisonnable, ou développez dans l’isolement complet.
Un Cadre pour le Siècle à Venir
La signification symbiotique de l’équilibre des pouvoirs est donc la suivante : nous pouvons avoir un progrès rapide sans impuissance ; nous pouvons avoir une agence distribuée sans paralysie ; nous pouvons avoir la compétition sans concentration.
Cela exige de concevoir délibérément nos systèmes techniques (protocoles ouverts, plateformes interopérables, gouvernance transparente) et nos cadres institutionnels (politiques de diffusion, protections par interopérabilité adversariale, défenses D/acc) de façon à ce que la capacité concentrée ne devienne jamais un contrôle concentré.
Cela signifie que les futurs projets doivent se demander non seulement « comment construire un modèle économique ? » mais aussi « comment construire un modèle de décentralisation ? »— comment créer des systèmes où le pouvoir est à la fois utile et contraint, où nous pouvons réaliser des choses importantes sans créer de nouveaux tyrans.
L’écosystème Ethereum, malgré ses défauts, offre un prototype fonctionnel. Lido montre qu’on peut gérer un quart de la sécurité d’un réseau tout en restant démocratique en interne. Mais ce n’est qu’un début. Étendre ce principe à la technologie, la gouvernance et la finance déterminera si le 21e siècle sera plus concentré ou plus distribué—et si le progrès rapide peut coexister avec une véritable autonomie humaine.
Le choix n’est pas entre décentralisation et efficacité. Le choix est entre des systèmes symbiotiques qui réalisent les deux, et des systèmes monolithiques qui sacrifient la liberté pour l’efficacité. Nous sommes encore à un stade où il est possible de construire le premier.
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La signification symbiotique de l'équilibre du pouvoir : comment la décentralisation protège le progrès sans sacrifier l'efficacité
Nous faisons face à un paradoxe qui définit notre époque : nous avons désespérément besoin de forces puissantes pour faire progresser la société—qu’il s’agisse de progrès technologique, économique ou culturel—mais nous craignons profondément ce qui se passe lorsque une seule force devient trop puissante. Cette tension entre progrès et sécurité n’est pas nouvelle, mais la dynamique a fondamentalement changé. Au 21e siècle, les mécanismes traditionnels qui maintenaient la distribution du pouvoir échouent, et nous devons concevoir délibérément ce que j’appelle une solution « symbiotique » : un cadre où plusieurs centres de pouvoir non seulement coexistent, mais se renforcent mutuellement par une contrainte réciproque.
La signification symbiotique de cette approche ne réside pas dans l’imposition de faiblesse, mais dans l’architecture de systèmes où une capacité concentrée sert des intérêts distribués. Cela dépasse la simple théorie politique—c’est une stratégie de survie pour préserver l’autonomie humaine à une époque de changement technologique exponentiel.
Les Trois Pouvoirs que Nous Craignons, et Pourquoi Nous Avons Besoin d’Eux
Notre malaise face au pouvoir concentré se cristallise généralement autour de trois entités distinctes : le gouvernement, les entreprises et les masses organisées que nous appelons parfois « la foule ».
Nous reconnaissons que les gouvernements maintiennent l’infrastructure de la civilisation—les tribunaux, la police, l’état de droit—mais nous reculons devant leur capacité de coercition. Les gouvernements exercent un type de pouvoir que nul PDG ou activiste ne peut égaler : la capacité d’emprisonner, d’interdire, de réorganiser des sociétés entières. C’est précisément pourquoi la théorie politique, depuis des siècles, s’est attaquée à ce que les chercheurs appellent « apprivoiser le Léviathan »—bénéficier de la protection de l’État tout en empêchant la tyrannie.
De même, nous dépendons des entreprises pour l’innovation, l’efficacité et les produits qui améliorent la vie quotidienne. Pourtant, à mesure que les marchés se consolident, nous observons des sociétés modeler la culture, manipuler le comportement par des designs addictifs, et déformer les gouvernements dans leur intérêt. Le schéma se répète : les premières industries prospèrent grâce à l’enthousiasme des utilisateurs (les jeux vidéo étaient autrefois une question de plaisir et de réussite ; la crypto a commencé avec de véritables idéaux libertariens), puis pivotent progressivement vers une extraction maximale. Les entreprises de jeux vidéo passent de l’engagement à des « mécaniques de machine à sous ». Les marchés de prédiction évoluent de « l’amélioration de la prise de décision collective » vers l’optimisation des paris sportifs.
Le troisième pilier concerne la société civile—le secteur non gouvernemental, à but non lucratif, où l’action collective se manifeste. Nous célébrons les institutions indépendantes, Wikipédia, la philanthropie de proximité. Pourtant, nous avons aussi été témoins de justice populaire, de purges culturelles, et de coordinations spontanées autour d’objectifs destructeurs. La version idéale met en avant « des institutions diverses excellant dans leurs domaines » ; la réalité montre souvent des mouvements monolithiques poursuivant une seule agenda.
Chaque force apporte une valeur authentique. Chacune pose un danger réel.
Le Problème des Économies d’Échelle : Pourquoi les Gagnants Prennent Tout
Le problème central est mathématique. Les économies d’échelle signifient que si l’entité A dispose de deux fois plus de ressources que l’entité B, elle peut réaliser plus que le double du progrès—et réinvestir ses profits pour s’étendre davantage. D’ici l’année suivante, les ressources de l’entité A pourraient être 2,02 fois celles de B. Avec le temps, cet avantage se compound vers le monopole.
Pendant la majeure partie de l’histoire humaine, deux forces empêchaient cette descente vers une hiérarchie permanente. Premièrement, les diseconomies d’échelle : les grandes organisations souffrent de coûts de coordination, de conflits internes et de friction géographique. Un gouvernement massif peinait à administrer des territoires éloignés ; une grande entreprise ne pouvait pas exécuter plus vite que ses concurrents plus petits.
Deuxièmement, les effets de diffusion : les idées se propagent par la mobilité du travail, l’ingénierie inverse et le commerce. Les régions sous-développées pouvaient rattraper leur retard grâce à l’accès à la technologie. L’espionnage industriel était rampant mais efficace. La « tortue » était constamment tirée vers le « guépard ».
Ce équilibre a changé. La technologie moderne élimine bon nombre de diseconomies d’échelle—l’automatisation gère la coordination, l’infrastructure cloud supprime la géographie, les systèmes propriétaires verrouillent la concurrence. Par ailleurs, la diffusion s’est affaiblie : on peut lire comment quelque chose fonctionne sans pouvoir modifier un logiciel fermé ; on peut observer mais pas reproduire des modèles commerciaux propriétaires.
Résultat : l’écart entre leaders et suiveurs ne se contente pas de persister—il s’accélère.
La Solution Symbiotique : La Diffusion Forcée
Si la concentration est le problème, alors promouvoir délibérément la diffusion devient la solution. Les gouvernements expérimentent déjà cela, parfois de manière non systématique :
Diffusion au niveau politique :
Mécanismes de marché :
Diffusion technologique : L’approche la plus élégante consiste en ce que Cory Doctorow nomme « interopérabilité adversariale »—concevoir des produits qui fonctionnent avec des plateformes existantes sans permission. Exemples :
Une grande partie de la valeur extraite de Web2 se produit à l’interface. En créant des interfaces alternatives qui interopèrent avec les réseaux existants, les utilisateurs accèdent à la valeur du réseau sans permettre l’extraction de rente par la plateforme.
Sci-Hub illustre ce principe : il a démocratisé de force la connaissance académique et a mesurablement modifié l’équilibre du pouvoir en faveur des chercheurs et des nations en développement.
Polycentrisme et Différence Collaborative
Simplement diffuser la technologie ne suffit pas si chaque entité dispersée poursuit des objectifs identiques. Glen Weyl et Audrey Tang proposent de faciliter « la collaboration entre différences »—permettant à des groupes aux valeurs différentes de coordonner sans fusionner en blocs monolithiques.
Cela diffère subtilement des arguments traditionnels sur la diversité. L’objectif n’est pas la représentation ; c’est l’exploitation des bénéfices de coordination à grande échelle tout en empêchant ces grands groupes de devenir des entités monomaniaques. Pensez à la façon dont les communautés open source restent compétitives face aux géants technologiques centralisés, malgré des ressources moindres—parce que leur structure distribuée crée une résilience que les organisations centralisées ne peuvent égaler.
D/acc : Rendre un Monde Fragmenté Plus Sûr
La décentralisation crée ses propres risques. À mesure que la technologie progresse, davantage d’entités possèdent des armes de destruction massive. Dans un monde fragmenté avec une mauvaise coordination, quelqu’un finit par utiliser une telle arme. Certains soutiennent que concentrer le pouvoir (créer un hégémon benevolent) est le seul mécanisme de sécurité.
L’Accélérationnisme Défensif (D/acc) propose une alternative : développer des technologies défensives qui évoluent avec les offensives, et les distribuer ouvertement à tous. Si chacun peut se défendre, personne n’a besoin de se soumettre à un protecteur puissant. La sécurité devient possible sans centralisation.
Lido d’Ethereum : Une Étude de Cas Symbiotique
Le cadre théorique gagne en clarté grâce à une mise en œuvre concrète. Le protocole de staking liquide d’Ethereum, Lido, gère environ 24 % de l’ETH staké du réseau—une concentration énorme. Pourtant, le niveau d’inquiétude de la communauté est bien inférieur à celui suscité par une plateforme centralisée détenant un pouvoir équivalent.
Pourquoi ? Parce que Lido incarne la signification symbiotique de la décentralisation :
Lido détient un pouvoir significatif sans exercer de contrôle hégémonique. Ce n’est pas une capitulation passive du pouvoir aux utilisateurs, ni une prise de pouvoir par des insiders. C’est un système conçu où la capacité se concentre mais le contrôle reste distribué. C’est cela que signifie une structure symbiotique en pratique.
La communauté Ethereum a judicieusement affirmé que, même avec ces garanties, Lido ne doit jamais contrôler la totalité de l’ETH staké. L’objectif n’est pas l’impuissance ; c’est d’empêcher qu’une seule entité devienne « un levier de concentration du pouvoir ».
La Dimension Morale : Droits Sans Hégémonie
La philosophie politique classique offre un faux choix. La morale de l’esclavage dit : vous n’avez pas le droit de devenir puissant. La morale de la hiérarchie dit : vous devez devenir puissant. Les deux supposent que pouvoir et domination sont équivalents.
Une morale pluraliste propose plutôt : vous avez le droit d’impacter le monde, mais pas d’exercer une domination sur les autres. Cela réconcilie deux siècles de débats entre « droits d’autonomisation » (le droit de développer ses capacités) et « droits de contrôle » (le pouvoir de gouverner les choix d’autrui).
Pour atteindre cet équilibre, deux voies doivent fonctionner en concert :
Certains domaines rendent cela facile. Peu de personnes s’opposent à la dominance de l’anglais dans la publication académique, car l’anglais est un bien public ; personne ne le contrôle. Les protocoles ouverts comme TCP/IP ne rencontrent pas de résistance politique parce qu’ils sont véritablement neutres.
D’autres domaines—où l’intention spécifique à l’application compte—restent difficiles. Un système de justice décentralisé semble attrayant jusqu’à ce qu’il faille une décision rapide et coordonnée. Un système de défense IA décentralisé pourrait perdre face à une attaque coordonnée. Maintenir une structure symbiotique tout en conservant la capacité d’action décisive demeure le problème central non résolu pour les systèmes pluralistes.
La Structure Profonde
Ce cadre ressemble structurellement à l’analyse de Thomas Piketty sur la concentration de la richesse (lorsque le rendement du capital dépasse la croissance économique, l’inégalité s’accroît indéfiniment), mais avec une différence cruciale. Plutôt que de taxer la richesse, nous ciblons les sources en amont : les moyens de production eux-mêmes.
Cette approche aborde plus directement le « noyau dangereux » de la concentration—la combinaison d’une capacité de croissance extrême et d’exclusivité—et pourrait même améliorer l’efficacité globale en démocratisant l’accès aux outils productifs. Plus important encore, elle agit contre toutes les formes de concentration de pouvoir (corporatif, gouvernemental ou en réseaux émergents), alors que les taxes sur la richesse seules ne peuvent pas limiter les gouvernements autoritaires ni empêcher la formation de nouveaux monopoles.
« Promouvoir de force la diffusion technologique par une stratégie coordonnée de décentralisation mondiale » revient à dire à toutes les parties : croissez avec nous et partagez les technologies clés à un rythme raisonnable, ou développez dans l’isolement complet.
Un Cadre pour le Siècle à Venir
La signification symbiotique de l’équilibre des pouvoirs est donc la suivante : nous pouvons avoir un progrès rapide sans impuissance ; nous pouvons avoir une agence distribuée sans paralysie ; nous pouvons avoir la compétition sans concentration.
Cela exige de concevoir délibérément nos systèmes techniques (protocoles ouverts, plateformes interopérables, gouvernance transparente) et nos cadres institutionnels (politiques de diffusion, protections par interopérabilité adversariale, défenses D/acc) de façon à ce que la capacité concentrée ne devienne jamais un contrôle concentré.
Cela signifie que les futurs projets doivent se demander non seulement « comment construire un modèle économique ? » mais aussi « comment construire un modèle de décentralisation ? »— comment créer des systèmes où le pouvoir est à la fois utile et contraint, où nous pouvons réaliser des choses importantes sans créer de nouveaux tyrans.
L’écosystème Ethereum, malgré ses défauts, offre un prototype fonctionnel. Lido montre qu’on peut gérer un quart de la sécurité d’un réseau tout en restant démocratique en interne. Mais ce n’est qu’un début. Étendre ce principe à la technologie, la gouvernance et la finance déterminera si le 21e siècle sera plus concentré ou plus distribué—et si le progrès rapide peut coexister avec une véritable autonomie humaine.
Le choix n’est pas entre décentralisation et efficacité. Le choix est entre des systèmes symbiotiques qui réalisent les deux, et des systèmes monolithiques qui sacrifient la liberté pour l’efficacité. Nous sommes encore à un stade où il est possible de construire le premier.