La veille de la colonisation de Mars : Musk, le levier narratif et une chaîne industrielle d'un billion de dollars

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Texte | Sleepy.md

Chaque tentative d’évasion de la civilisation humaine commence de la même manière.

En septembre 1620, 102 personnes se tassent à bord d’une embarcation en bois appelée « Mayflower », quittent le port britannique de Plymouth, et prennent la mer vers le redoutable Atlantique Nord. Dans la cale exiguë, il n’y a pas que des bagages : on y trouve aussi tout un plan politique. Ils veulent bâtir, dans le Nouveau Monde, une « cité au sommet de la montagne », un monde nouveau, libéré de l’emprise de l’Église d’État britannique, loin de l’oppression des nobles corrompus.

Ils ne viennent ni pour l’exploration, ni pour le commerce. Ils ne sont qu’un groupe de personnes qui essaient d’échapper au destin.

Cent soixante-huit ans plus tard, en 1788, les premiers prisonniers britanniques sont déportés en Australie. À ce moment-là, les Européens considèrent ce continent comme la périphérie du monde : une destination naturelle pour la déportation, faite pour « emballer » ceux qui ne sont pas nécessaires et les jeter là, en laissant chacun se débrouiller. Résultat : ces prisonniers abandonnés finissent pourtant par s’y installer, y bâtir des villes et y faire naître un État.

En remontant encore, on trouve la ruée vers l’or en Californie de 1848, le grand développement de la Sibérie dans les années 1880, l’essor de la fièvre du caoutchouc au début des années 1900 au Brésil… À chaque fois que la civilisation humaine tente de « réinitialiser », elle récupère invariablement le même scénario : chercher une terre sans maître, proclamer l’avènement d’un nouvel ordre, puis laisser les capitaux, les flux de personnes et la technologie affluer de façon effrénée, jusqu’à ce qu’ils finissent, dans des conditions d’extrême détresse, par s’arracher une logique de survie entièrement nouvelle.

À présent, c’est Mars qui prend le relais.

Mais la différence, c’est que le Mayflower bénéficie du consentement du gouvernement britannique. L’Australie est de toute façon une colonie de la famille royale britannique. Derrière la ruée vers l’or en Californie, il y a en plus la politique foncière du gouvernement fédéral américain qui sert de filet de sécurité. Cette fois, ce qui alimente le processus n’est plus la volonté d’un État quelconque, mais un groupe de capitaux privés : des investisseurs en capital-risque, des entrepreneurs de la Silicon Valley, d’anciens ingénieurs de la NASA, et Elon Musk.

La colonisation guidée par la volonté d’un État a pour couleur de fond la fiscalité, l’armée et la logique de la souveraineté ; tandis que la colonisation engendrée par le capital privé porte au fond la logique du rendement, des voies de sortie et de la prime narrative. Les civilisations nées de ces deux logiques fondamentales sont condamnées, dès le départ, à être radicalement différentes.

Alors, à quoi parie donc ce groupe qui brandit la matraque du capital privé ?

Tu es encore anxieux à propos de l’IA : ils parlent déjà des droits miniers sur Mars

Un jour de travail ordinaire en 2025, Tom Mueller présente son nouveau projet à un ensemble d’investisseurs.

Mueller n’est pas un entrepreneur ordinaire. Il a travaillé chez SpaceX pendant près de 20 ans. Il a conçu de ses propres mains le moteur Merlin de la fusée Falcon 9 : ce moteur rugissant qui a envoyé l’humanité vers la Station spatiale internationale, propulsé les satellites sur leurs orbites prévues, et hissé SpaceX, d’un bord de la faillite, jusqu’à l’empire commercial d’une valorisation atteignant aujourd’hui le billion.

Fin 2020, Mueller quitte SpaceX et fonde Impulse Space. La mission centrale de cette nouvelle entreprise se résume en une phrase : acheminer des cargaisons vers l’orbite de Mars.

Oui, l’objectif n’est ni l’orbite terrestre basse, ni la Lune : c’est l’orbite de Mars.

Ses clients cibles sont des institutions et des entreprises qui doivent déployer dès maintenant des satellites, des sondes et des modules de ravitaillement sur l’orbite martienne. Sa logique est d’une clarté exceptionnelle : les infrastructures des missions vers Mars doivent commencer à être construites dès maintenant. Au moment où le Starship de Musk s’élèvera véritablement dans le ciel, il faut que quelqu’un soit déjà en embuscade sur cette route aérienne.

En juin 2025, Impulse Space obtient 300 millions de dollars de financement en série C ; le financement total atteint 525 millions de dollars. La liste des investisseurs est impressionnante : Linse Capital mène l’opération (lead), et Founders Fund, Lux Capital, DCVC, Valor Equity Partners suivent. Founders Fund est le fonds de Peter Thiel ; Valor Equity Partners est un investisseur early-stage dans des entreprises du « camp Musk ». Ce n’est pas du tout un groupe de petits investisseurs passionnés par des rêves fous de Mars : ce sont des capitaux parmi les plus aguerris de la Silicon Valley.

Revenons au présent : dans vos cercles d’amis, le sujet le plus brûlant du moment s’appelle « L’IA va-t-elle me faire perdre mon emploi ».

Sur la même chronologie, sur la même planète, certains s’inquiètent sans relâche pour leur gagne-pain d’aujourd’hui, tandis que d’autres jouent à un jeu visant à déterminer l’attribution des droits miniers sur Mars. C’est la différence la plus authentique de perception : les gens sont repliés dans des dimensions temporelles différentes. Certains vivent en 2025, d’autres vivent en 2035, et d’autres en 2050.

Ce décalage de perception n’est pas nouveau. Au début des années 1990, quand la plupart des Chinois discutent encore de l’opportunité d’acheter un téléviseur couleur, une petite minorité s’amusait déjà à bidouiller Internet. Au début des années 2010, quand la plupart des gens tapent encore sur un clavier Nokia, quelqu’un développait déjà des apps mobiles.

À chaque vague technologique, ce décalage finit inévitablement par être fabriqué. Ceux qui ouvrent les yeux en premier ne sont pas forcément plus intelligents : ils se trouvent au cœur de la spirale informationnelle et capitalistique, ce qui les force à trouver des réponses pour un futur encore plus lointain.

Mais cette fois, l’écart est plus grand qu’à n’importe quel moment auparavant.

L’anxiété liée à l’IA est certes réelle, mais elle reste une anxiété enfermée dans « le présent ». L’industrie de Mars, elle, est un grand échiquier qui parie sur « le futur » ; et ce futur n’est pas seulement de cinq ans, mais de vingt ans, voire cinquante.

Chaîne industrielle de Mars

Quand on évoque « l’industrie de Mars », la première intuition de beaucoup de gens, c’est que c’est de la science-fiction inaccessible, le rêve flou de Musk, et un jouet à dépenser sans compter qu’on offre dans les milieux de la Silicon Valley.

Cette affirmation ne tient pas en 2015. Elle est plutôt juste en 2020. Mais en 2025, elle ne tient plus.

La forme actuelle de la chaîne industrielle de Mars ressemble extrêmement à celle d’Internet en 1998. À l’époque, l’infrastructure n’était pas encore prête. La plupart des entreprises brûlaient encore de l’argent. Le modèle commercial n’était pas clair, mais il y avait déjà assez de capitaux réels, de technologies réelles et de talents réels en mouvement. Tu peux dire que c’est « Still Early », mais tu ne peux pas nier son existence.

Cette chaîne d’approvisionnement transinterstellaire, du niveau le plus bas jusqu’au sommet, peut être découpée en cinq couches.

Première couche : le transport.

Pour envoyer des choses de la Terre vers Mars, il faut d’abord une fusée. Dans cette infrastructure, les leaders sont bien sûr le Starship de SpaceX, mais une autre entreprise, Relativity Space, n’est elle aussi pas à négliger.

Cette entreprise fabrique une fusée entière en impression 3D grâce à des robots. Leur fusée Terran R : de l’engine au corps de la fusée, 95 % des pièces sont imprimées. Auparavant, Relativity Space détenait déjà 2,9 milliards de dollars de contrats de lancement. Leur logique est la suivante : la chaîne d’approvisionnement des fusées traditionnelles est trop longue et trop fragile ; dès qu’on entre dans une phase de lancement à haute fréquence et à grande échelle, l’approvisionnement des pièces devient un point de rupture. Et l’impression 3D permet de comprimer la chaîne logistique au maximum : il suffit d’un ensemble de matières premières et d’une imprimante.

Deuxième couche : le transport orbital.

Acheminer des cargaisons de l’orbite terrestre basse vers l’orbite de Mars implique des défis d’ingénierie totalement différents. Il faut un système de propulsion dédié et une planification d’orbites. Et c’est précisément le terrain que conquiert Impulse Space, sous la houlette de Mueller. Leur système de propulsion développé permet aux engins spatiaux d’effectuer des manœuvres de précision dans le lointain de l’espace. C’est une infrastructure indispensable pour la future expédition vers Mars, tout comme la logistique est la clé vitale d’aujourd’hui pour un grand empire du e-commerce.

Troisième couche : la construction.

Quand les humains montent sur Mars, où vont-ils habiter ? Cette couche a une entreprise particulièrement intéressante : ICON, une société de construction imprimée en 3D. Sur Terre, ils ont déjà réussi à imprimer des maisons et des bases militaires. Aujourd’hui, ils ont en main un contrat de 57,2 millions de dollars de la NASA ; ils se concentrent sur la recherche de la manière d’utiliser sur place les matériaux disponibles et d’imprimer directement des habitations humaines à partir du sol martien (basalte, perchlorate, soufre). Le projet s’appelle Project Olympus.

Et ce n’est pas tout. ICON construit aussi pour la NASA, à Houston au Texas, un module de simulation d’habitat martien appelé CHAPEA. Dans cette coque intégralement imprimée en 3D de 2.9Bètres carrés, quatre volontaires arrivent en juin 2023. Ils ne sont ni acteurs, ni influenceurs : ce sont des scientifiques et des ingénieurs sélectionnés avec soin par la NASA. Pendant une simulation de survie de 378 jours sur Mars, ils plantent eux-mêmes leur ration de nourriture ; et chaque sortie pour se balader exige de porter une combinaison spatiale. Même la communication avec le monde extérieur est définie avec une rigueur extrême : un délai aller simple de 22 minutes. Car le délai réel de communication entre Mars et la Terre correspond à ce chiffre.

Le 6 juillet 2024, cette longue simulation stellaire solitaire est officiellement terminée.

Quatrième couche : l’exploitation minière.

Quelles ressources y a-t-il sur Mars ? Du fer, de l’aluminium, du silicium, du magnésium, ainsi qu’une grande quantité de dioxyde de carbone et de glace d’eau. Mais ce qui est encore plus riche en imagination commerciale, ce sont les petits astéroïdes aux alentours de l’orbite martienne. Dans ces roches, on trouve des métaux du groupe du platine, extrêmement rares sur Terre : platine, palladium, rhodium. Ce sont précisément ces éléments, extrêmement rares sur Terre, qui sont aujourd’hui des goulots essentiels au cœur des chaînes de l’industrie des véhicules électriques, des semi-conducteurs et de l’énergie hydrogène.

Une entreprise appelée AstroForge fait justement ce travail : aller extraire ces métaux sur les astéroïdes. En février 2025, ils réussissent à lancer leur première sonde-satellite d’exploration minière, Odin, en direction de l’astéroïde numéroté 2022 OB5. Le montant de 55 millions de dollars de financement total n’est pas très élevé dans le secteur spatial, mais ils sont la première entreprise privée au monde à envoyer réellement un satellite d’exploitation minière vers l’espace lointain.

Cinquième couche : l’énergie et les ressources.

Mars est pauvre ; il n’y a ni combustibles fossiles, et l’efficacité des panneaux solaires n’est que 43 % de celle de la Terre. L’énergie nucléaire devient donc l’option réaliste unique. Mais la réserve d’énergie la plus porteuse de signification à travers les époques se trouve sur la Lune : on y trouve d’énormes quantités d’hélium-3, cet isotope extrêmement rare sur Terre, mais dont les réserves sur la surface lunaire sont impressionnantes. Il est considéré comme, théoriquement, le carburant de fusion nucléaire le plus parfait.

Une entreprise nommée Interlune s’acharne à développer la technologie d’extraction de l’hélium-3 de la Lune. En mai 2025, ils signent officiellement un accord d’achat avec le Department of Energy des États-Unis. Ce n’est pas seulement une transaction : c’est le premier contrat d’achat public, dans l’histoire de la civilisation humaine, portant sur les ressources de corps célestes extraterrestres.

Ces cinq grandes couches : chacune comporte des entreprises qui fonctionnent réellement, des financements en argent réel, et des technologies d’atterrissage « hard-core ». En 2025, le montant total des financements des entreprises spatiales à l’échelle mondiale approche les 9 milliards de dollars ; en glissement annuel, il explose de 37 %. Ce n’est pas de la science-fiction chimérique : c’est une industrie réelle en train de se former dans un vacarme d’usine.

Mais il y a un problème : un problème très réel. Ces investisseurs qui injectent des sommes énormes y croient-ils vraiment, au point de voir des retours en argent réel de leur vivant ?

Plus le rêve est grand, plus l’argent se lève facilement

Parmi ces investisseurs, peu croient réellement qu’ils verront une ville martienne achevée de leur vivant.

Josh Wolfe, associé chez Lux Capital, l’a dit dans une interview : ils parient lourdement sur des entreprises spatiales. Ils ne misent pas, en réalité, sur un planning précis de livraisons ; ils valorisent ces sociétés en se disant que, qu’elles réussissent ou échouent, elles finiront par produire des sous-produits technologiques de valeur sur Terre au moment où elles résolvent les problèmes interstellaires.

Interlune développe une technologie d’extraction d’hélium-3 lunaire. Même si l’activité minière sur la Lune n’arrive jamais à boucler parfaitement la boucle, les technologies accumulées dans la séparation à basse température et les opérations sous vide restent largement applicables dans les domaines des semi-conducteurs et des équipements médicaux sur Terre. ICON s’acharne à imprimer des maisons avec du sol martien : même si le calendrier de l’immigration vers Mars est repoussé de cinquante ans, ce n’est pas un souci. Parce que leur technologie d’impression 3D a déjà fait fonctionner le modèle commercial sur le marché des logements à faible coût sur Terre.

Essentiellement, c’est une structure d’investissement « gagnant dans les deux sens ». Le capital ne parie pas sur Mars avec une simple mise folle ; il utilise Mars comme prétexte pour se couvrir contre l’incertitude du fonctionnement de la Terre.

Mais ce n’est que la première couche de cette logique. La deuxième couche, encore plus intéressante, est dissimulée en profondeur.

Le 1er avril 2026, SpaceX dépose secrètement une demande d’IPO. Valorisation visée : 1,75 trillion de dollars. Financement prévu : 75 milliards de dollars. Si ce chiffre se concrétise, ce serait la plus grande IPO de l’histoire de l’humanité, dépassant l’IPO d’Aramco Saoudite en 2019 (25,6 milliards de dollars), dépassant l’IPO d’Alibaba en 2014 (25 milliards de dollars), et surpassant l’imagination de tout le monde.

Dans les documents d’IPO, l’utilisation des fonds de levée mentionne trois choses : premièrement, pousser la cadence de lancement du Starship vers « le maximum, vers la folie » ; deuxièmement, déployer des centres de données d’IA dans l’espace ; troisièmement, piloter de manière exhaustive la lointaine expédition martienne avec des missions sans équipage et avec équipage.

Remarquez l’ordre de ces éléments. Mars est à la fin, mais c’est le plafond narratif de toute l’histoire de valorisation.

Si tu retires Mars de l’histoire de SpaceX, que reste-t-il ? Pas grand-chose : seulement une entreprise banale de fabrication de fusées, plus une activité d’internet par satellites appelée Starlink.

La limite de valorisation d’une entreprise de fusées se situerait probablement dans l’ordre de grandeur de Boeing ou de Lockheed Martin : quelques centaines de milliards de dollars. Starlink, c’est une bonne affaire. Mais dans un paysage concurrentiel de plus en plus clair dans la course à l’internet par satellites, il ne peut absolument pas fournir une valorisation de 1,75 trillion.

Mars, et seulement Mars, est le levier narratif ultime qui peut forcer la valorisation de « niveau centaines de milliards » à « niveau trillions ».

C’est l’approche la plus extrême de « l’économie des anticipations ». Le levier narratif attire le capital ; le capital entre en scène et fait jaillir la technologie ; la technologie se concrétise et rend le récit réel ; puis, à nouveau, on extrait encore plus de capital à plus grande échelle. Cette boucle volante, Elon Musk l’a complètement mise en marche.

Quand SpaceX a été fondée en 2002, le marché ne croyait pas du tout qu’une entreprise privée pouvait envoyer des humains dans l’espace vers la Station spatiale internationale. En 2012, quand la capsule Dragon s’amarre pour la première fois à la Station spatiale internationale, ceux qui se moquaient de Musk ont commencé à changer de discours. En 2020, SpaceX envoie des astronautes dans l’espace avec la capsule Dragon habitée et honore les commandes de la NASA. À chaque étape technique, le récit devient réalité ; puis la réalité engendre un nouveau récit.

Dans cette boucle, « croire » devient en lui-même une forme de productivité. Parier parce qu’on croit ; le capital pousse la technologie ; la technologie confirme la croyance ; ensuite, cela déclenche de plus en plus de poursuite passionnée et de plus en plus d’argent brûlant.

Mais cette logique suppose une condition préalable : Musk lui-même doit y croire.

« Nulle part où fuir »

En juin 2025, lors d’une interview accordée au chroniqueur Ross Douthat du New York Times, Peter Thiel lance une phrase pleine de sous-entendus : « En 2024, c’est l’année où Musk a cessé de croire en Mars. »

Peter Thiel est l’un des plus anciens amis de Musk, et aussi l’un des tout premiers investisseurs. Ils ont cofondé PayPal et, dans les débuts cruels de la Silicon Valley, ils ont traversé ensemble ces arènes de mêlée. Ce qu’il dit pèse incontestablement plus que les suppositions des autres.

Selon Peter Thiel, au départ, le calcul de Musk était de construire Mars comme une utopie politique libertarienne et fondamentaliste. Cette idée dispose d’un ancrage culturel très clair : le chef-d’œuvre de science-fiction de l’écrivain Robert Heinlein, « The Moon Is a Harsh Mistress » (« The Moon Is a Harsh Mistress »).

Dans le livre, un groupe de prisonniers exilés sur la Lune, une fois libérés du pouvoir terrestre, établit un ordre spontané ; finalement, ils rallument les flammes de la révolution et proclament leur indépendance. Musk a lu ce livre jusqu’à l’abîmer ; il voulait reproduire cette histoire sur Mars. Y créer une zone où aucun gouvernement américain ne prélève d’impôts, aucune réglementation approximative de l’Union européenne ne s’impose, et où l’on exclut absolument la « culture woke ». Tout fonctionne selon les règles les plus implacables du marché libre : le vainqueur emporte tout, le faible est éliminé.

Musk n’a jamais dit publiquement une telle ambition sur la scène, mais elle est le moteur fondamental du plan Mars tout entier. Aller sur Mars n’a jamais été seulement une expédition technologique : c’est, en essence, une grande fuite politique.

Jusqu’au jour où Musk discute avec le CEO de DeepMind, Demis Hassabis. Hassabis lâche, avec désinvolture : « Tu dois savoir que mon IA va t’accompagner sur Mars. »

Cela signifie que tu ne peux pas t’échapper. Quand tu déplaces l’humanité sur Mars, tu emballes aussi, avec l’humanité, ses valeurs, ses biais, ses structures de pouvoir et son idéologie tout entière. L’IA est précisément le concentré et l’amplificateur de tous les tares de cette civilisation. Quel genre d’IA tu fais naître sur Terre, celle-là se développera aussi sur Mars. Mars n’a jamais été une toile entièrement blanche et sans tache : ce n’est qu’un duplicata de la Terre, et un duplicata plus cher, où la survie est plus difficile.

Musk s’est tu pendant très longtemps, puis a finalement lâché : « Nulle part où fuir. Vraiment, nulle part où fuir. »

Aux yeux de Peter Thiel, c’est précisément cette conversation qui a, en 2024, poussé Musk à se retrouver sur la table politique. Plutôt que de bâtir une utopie sur Mars, autant changer directement la structure du pouvoir sur Terre : c’est la raison profonde pour laquelle il soutient à fond Trump et s’implique en profondeur dans le DOGE (Department of Government Efficiency). Puisqu’il n’est pas possible de s’enfuir, autant transformer complètement l’endroit qu’il avait l’intention d’éviter.

Les puritains du Mayflower traversent l’Amérique, certes, mais ils embarquent aussi, dans la cale, la structure de classes de la Grande-Bretagne, les préjugés raciaux et la logique du pouvoir. La « cité au sommet de la montagne » qu’ils ont patiemment élaborée finit finalement par devenir une réplique du monde ancien : l’esclavage, le blocage des classes, la résurgence implacable du conflit religieux — ce n’est finalement qu’un nouveau jeu de rhétorique.

La zone de déportation en Australie fonctionne pareil. Elle reproduit parfaitement l’ordre de classes de l’Empire britannique, en ne faisant que transférer le titre de « nobles » vers des « immigrants libres ». À chaque fois que les humains tentent d’opérer une nouvelle renaissance et un nouvel ordre dans le Nouveau Monde, ils implantent, sans s’en rendre compte, les gènes de l’ancienne civilisation.

L’être humain emporte son idéologie ; et l’idéologie l’accompagne.

La lutte même de ceux qui tentent de fuir devient précisément la preuve irréfutable qu’ils sont condamnés à ne jamais pouvoir s’échapper.

Puisque c’est ainsi, est-ce que ce grand plan interstellaire, avec un investissement de mille milliards, a encore un sens ? À l’ombre d’une civilisation où l’on ne peut fuir nulle part, est-ce qu’il reste encore des gens qui poursuivent cette expédition de Sisyphe ?

Mais le Starship doit quand même voler

Après avoir prononcé « Nulle part où fuir », Musk n’a pourtant pas ralenti.

Fin 2026, le Starship doit encore voler : il embarquera d’abord le robot Tesla Optimus, afin de fouler la poussière rouge de Mars pour ouvrir la voie aux missions habitées suivantes. En 2029, le compte à rebours de l’expédition habitée démarrera officiellement. Construire une cité martienne de plus d’un million d’habitants implique de déverser un million de tonnes de matériel, d’assembler 1 000 Starships et de réaliser 10 000 lancements. Rien qu’en coûts de lancement à une telle échelle, on atteint déjà un montant stupéfiant de 1 000 milliards de dollars. À ce jour encore, Musk, sous les projecteurs, répète obstinément ces chiffres énormes, à vous donner le tournis.

Mais ce n’est pas seulement « son » histoire.

En mars 2025, la sonde d’exploration minière Odin d’AstroForge disparaît complètement dans l’espace lointain.

Elle décolle le 26 février 2025 à bord de la Falcon 9 de SpaceX, en tant que charge utile secondaire de la mission IM-2, visant l’astéroïde 2022 OB5. Sa mission consiste à prendre des images de la surface de cette roche pour vérifier s’il y a bien, enfermés à l’intérieur, des métaux du groupe du platine.

Au départ, tout se passe normalement. Pourtant, peu après, la station au sol commence à perdre le signal. Le site principal en Australie tombe en panne, la configuration des stations de secours est brouillée, et même un amplificateur de puissance sur un autre site s’endommage de façon étrange à la veille du lancement. Il y a aussi une nouvelle tour de téléphonie mobile qui vient s’interposer, brouillant complètement la bande de réception. Odin se retrouve ainsi engouffré dans le silence ; il dérive, en perdition, dans l’espace sombre à 270k miles de la Terre — on ne sait s’il est vivant ou mort.

Face à cet échec, le CEO d’AstroForge, Matt Gialich, a écrit dans le compte-rendu de retour d’expérience : « En fin de compte, bordel, tu dois te tenir sur le ring et tenter ta chance. Tu dois essayer. »

Ils ont surnommé cette mission qui a lamentablement échoué avec un humour noir teinté d’autodérision : « Odin’t » (Odin + didn’t). Puis ils ont immédiatement lancé avec décision le grand plan de DeepSpace-2 : un monstre de 200 kilos, équipé d’une propulsion électrique et de jambes d’atterrissage. Cette fois, ils veulent vraiment atterrir sur un astéroïde.

C’est là le vrai tissu de l’industrie spatiale. Ce n’est absolument pas le jeu léger de la Silicon Valley, du genre « itérer vite, embrasser l’échec ». C’est une destinée plus lourde, plus austère. Quand tu jettes dans l’espace lointain ta création fruit de tes efforts acharnés, si le signal se rompt, elle devient une simple poussière anonyme dans l’immensité cosmique. Tu ne peux pas savoir où elle finira. Tu ne peux pas non plus retrouver ses débris. Ce que tu peux faire, c’est avaler tout ce silence mortel, puis repartir construire une autre sonde.

Le 6 juillet 2024, Houston au Texas. Lorsque cette porte d’habitat imprimée en 3D s’ouvre lentement, quatre volontaires qui ont vécu 378 jours de « déportation martienne » reviennent parmi les humains.

La biologiste Anca Selariu dit face à la caméra : « Pourquoi aller sur Mars ? Parce que c’est réellement quelque chose qui peut se concrétiser. L’espace lointain peut étroitement relier l’humanité et faire jaillir la lumière la plus éclatante dans nos âmes. C’est un petit pas pour les gens de la Terre, mais il suffit à éclairer des nuits de plusieurs siècles à venir. »

L’ingénieur en structure Ross Brockwell reconnaît, lui, en toute franchise : dans cette période coupée du monde, la prise de conscience la plus profonde qu’il retient, c’est que face à l’immensité de la mer d’étoiles, l’imagination et le respect pour l’inconnu sont les qualités les plus précieuses qui permettent à l’humanité de continuer d’avancer.

Et le responsable médical Nathan Jones, durant cette longue séparation, retire des gains extrêmement centrés sur lui-même. Il conclut : « J’ai appris à apprécier chaque saison, dans l’instant présent, et à attendre calmement la saison qui vient. » En plus de trois cents jours, il apprend à dessiner.

Ces quatre personnes ne sont pas Musk. Elles ne portent pas le mythe d’un capital de 1,75 trillion de dollars, et personne ne se soucie de leurs fragments de mots sur les réseaux sociaux. Elles entrent dans cette pièce parce que quelqu’un doit d’abord aller essayer. Le lancement de la sonde de Gialich, c’est parce que quelqu’un doit d’abord aller essayer. Le départ de Mueller de SpaceX, puis la création d’Impulse Space, c’est parce que quelqu’un doit d’abord aller essayer.

Face au pessimisme de Musk, « Nulle part où fuir », ces personnes n’ont pas fui, elles n’ont pas abandonné. Elles sont d’abord allées voir à quoi ressemble vraiment cet endroit.

Après être sorti du sas, Selariu a dit une phrase : « Je suis sincèrement heureux de pouvoir récupérer l’information à tout moment, mais je vais regretter ce luxe de la déconnexion. Après tout, dans ce monde, la valeur d’une personne est définie par la présence qu’elle a dans le monde numérique. »

Elle est restée 378 jours dans une pièce simulant Mars. Quand elle est retournée dans le tumulte de la Terre, ce qu’elle a le plus regretté, c’est le calme là-bas.

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